Rendez-vous à Ogéviller, un village perdu de Meurthe-et-Moselle. J'ai dix minutes d'avance (il est 17h50) et je m'en félicite. C'est un moment rare, à savourer. Julien est déjà présent, lui aussi, devant la maison à barreaux comme dit Karine. J'ai bien cru que ses parents habitaient en prison... Bref, après quelques échanges avec ses parents et les recommandations d'usage (« soyez prudents... »), Karine, minus, Julien et moi montons dans la formidable Saxo de base. Qui peine direct.

La route se passe tranquillement, Karine en a marre de la radio et choisit donc le Cd le plus consensuel parmi le maigre choix que je lui propose : Le Peuple de l'herbe. On fume des clopes, écarquille les yeux devant un panneau de prévention routière alsacien : « conduire + dormir = mourir ». L'esprit de Karine n'est pas très clair, alors qu'elle parle d'un déplacement à Colmar au cours duquel Adrien avait frôlé l'accident de voiture en plein carrefour, elle précise que nous étions partis à deux voitures : « une voiture de meufs et une voiture de filles ». Hum.

Nous trouvons la patinoire sans trop de difficulté. À noter que Karine et moi avions deux adresses différentes, que la mienne était la plus juste mais que le GPS, acquis à la cause de Karine, n'a trouvé que son adresse. Nous nous garons facilement même si, c'est bizarre, il y a beaucoup de voitures... pour un match qui commence dans plus d'une heure... La patinoire de Strasbourg, nommée l'Iceberg, est jolie de l'extérieur. Récente. Et alors que nous sommes à l'entrée, en train de nous demander si nous allons manger ou prendre les places, Julien puis Karine remarquent qu'un match se joue déjà à l'intérieur de la patinoire. Je me sens pâlir. C'est vrai qu'il n'y a personne aux guichets. Nous allons voir et là, je manque défaillir. Pas de doute possible, il s'agit bien du match de hockey entre Strasbourg et Épinal, et, chose gravissime, c'est le troisième tiers et il reste huit minutes... Nous nous installons en haut d'une tribune, en face des groupes de supporters. Les spinaliens chantent, les strasbourgeois aussi mais ils sont vraiment peu. Strasbourg mène 4-3, Épinal tente d'égaliser, j'espère du plus profond de mon cœur qu'il y aura prolongation, qu'on ne soit pas venus pour rien. Mais c'est Strasbourg qui enfonce le clou... On aura au moins vu un but... Le speaker rappelle que L'étoile Noire, c'est huit victoires en huit matchs et le sport numéro un en Alsace (ça, c'est facile)...

L'homme du match côté Epinal, c'est le gardien, Lacasse. Julien regrette de ne pas avoir vu les beaux arrêts qu'il a dû faire... Nous restons un bon moment dans la patinoire, histoire de profiter des lieux, et devant, histoire de partager nos impressions sur le match – comme tout le monde quoi. Et puis nous hésitons à aller patiner mais nos estomacs nous rappellent à l'ordre. Et puisque nous sommes dans une région hautement gastronomique, nous décidons de trouver : un mc do ! Ce n'est pas simple, surtout que Karine fait la grève du GPS. Nous tournons en rond, autour de la cathédrale et puis nous avons de plus en plus faim alors Karine se décide à sortir de la voiture pour aller chercher le GPS.

Le mc do est semblable aux autres, à part que Julien et moi choisissons la mauvaise file. Nous attendons très longuement...

Dans les toilettes, alors que je me lave les mains, quelques mots accrochent mon regard. « Lavez-vous les mains pendant trente secondes ». Et tout d'un coup, je me rends compte que je ne supporte plus toutes ces injonctions, ces interdits, ces recommandations fortement conseillées.

« Boire ou conduire, il faut choisir »

« Fumer tue »

« L'abus d'alcool est dangereux pour la santé »

« Mangez cinq fruits et légumes par jour »

« Pratiquez une activité physique régulière »

« Pensez au dépistage »

« Travailler plus pour gagner plus »

« Luttez contre l'isolement »

« Les engins pyrotechniques sont interdits à l'intérieur du stade »

Etc.

J'en ai marre. Pour moi, tout cela nuit à la liberté personnelle et à la liberté d'expression. Bien sûr, on me répondra que « c'est nécessaire au bon fonctionnement de la société ». Moi j'y vois surtout un lavage de cerveau qui gomme l'essentiel : les origines du mal-être français (à vous de les trouver !).

Après ce petit coup de gueule intérieur, je retourne affronter les autres à l'extérieur. Un couple d'allemands et leurs enfants se photographient sous toutes les coutures dans leur décapotable. Pour nous, il fait froid. Nous repartons.

Je n'échappe pas aux railleries tout le long du retour : « ça m'a donné envie de voir un match de hockey en entier », le match est passé vite on n'a pas eu le temps de s'ennuyer », « vérifie l'horaire la prochaine fois », etc. J'ai droit au décompte de fin de match et aussi à quelques chants revus et corrigés. Puis on écoute un peu de musique de merde en français histoire de chanter. Karine refuse de mettre la fin du match de l'équipe de France (victoire) au grand désespoir des deux hommes. Et elle me reproche de manger les accotements.

À Ogéviller, chacun retrouve sa voiture et nous nous séparons définitivement aux environs de Lunéville. Je termine par de la petite route, seule face à mes regrets.